Entretien avec l’experte de la Francophonie Youma FALL : « Un financement innovant commence par la structuration et l’objectivité dans les financements publics »


Entretien avec l’experte de la Francophonie Youma FALL : « Un financement innovant commence par la structuration et l’objectivité dans les financements publics »

Dans les couloirs de Dak’Art 2018 (Biennale de l’art africain contemporain de Dakar), nous avions rencontré Mme Youma FALL, Directrice de la diversité et du développement culturels au sein de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Experte en gouvernance culturelle dans les pays en développement, ancienne cadre de l’administration de Dak’Art, ancienne Administratrice générale du Grand Théâtre de Dakar, elle analyse ici le contenu et le financement de la culture en Afrique avec des arguments empreints de pédagogie. Interview.

La Marche Républicaine : Mme Youma FALL, quelle lecture faites-vous de cette 13ème édition de la Biennale de Dakar ?

Youma FALL : J’ai noté une organisation de qualité. D’abord, les expositions sont montées à temps afin que le public ait accès aux œuvres dès l’ouverture de l’événement. Ensuite, il y a la mobilisation et la participation des professionnels. Je constate que Dak’Art est en phase avec l’évolution de l’art contemporain, notamment l’exposition internationale que j’ai visitée et qui est très contemporaine. Le catalogue a été disponible dès le premier jour. Un vrai commissaire d’exposition a été recruté pour la Direction artistique en la personne de Simon NJAMI qui est une vraie sommité. Entre le professionnalisme et la compétence de cet homme, son carnet d’adresses, son cercle de reconnaissances qu’il met à la disposition de la Biennale, cela règle complètement le contenu de la manifestation. Quant au président du comité d’orientation, Baïdy AGNE, il apporte lui aussi son carnet d’adresses, sa compétence et ses moyens. Les deux combinés, on ne peut qu’avoir une bonne Biennale. Et l’OIF s’en félicite. Il y a quelques années, nous étions pratiquement le seul partenaire institutionnel. Aujourd’hui, beaucoup de partenaires institutionnels nous ont rejoint. On s’en félicite. Il reste encore une autre chose : le public local est absent. Cela est un problème.

LMR : Qu’est-ce qui explique cette absence du public sénégalais au festival ?

YF : Le public africain en général n’a pas le même rapport à l’art contemporain qu’aux arts du spectacle. L’art contemporain, tel que vu par les commissaires d’exposition aujourd’hui, c’est une sorte de greffe dans notre imaginaire. Nous sommes plus sensibles à la musique, à la danse, qu’à la sculpture. C’est lié à notre imaginaire. L’autre chose, dans nos territoires, la participation culturelle n’est pas encore une réalité. Je fonde beaucoup d’espoir au prochain sommet de la Francophonie parce qu’il y aura une résolution sur la participation culturelle. On ne peut pas parler d’économie de la créativité sans parler de mode de consommation. Il y a un travail à faire en termes de sensibilisation dans les écoles et aussi des masses. En Europe, il y a une familiarité avec le monde de l’art et les expositions. L’enfant vit une situation de médiation dès le bas âge, donc le rapport change par rapport à l’objet culturel.

LMR : Vous disiez tantôt que l’Exposition internationale de cette édition de Dak’Art était très contemporaine. Que voulez-vous dire concrètement ?

YF : Avant, quand on parlait des arts visuels, les gens connaissaient la peinture, la sculpture. Après, on a évolué vers l’art vidéo, la photographie. Ensuite est arrivé le phénomène de l’installation pour ne pas dire de l’art éphémère. Tout cela fait que le public non initié, non professionnel, a souvent du mal à s’y retrouver.

LMR : L’évolution notée à la Biennale de l’art contemporain résulterait-il du génie créateur des artistes ou c’est juste une idée imposée par les commissaires d’exposition?

YF : Votre question est très difficile pour ne pas dire délicate. Il y a plusieurs niveaux de lecture. En premier lieu, l’art a beaucoup évolué. Il y a eu l’époque de la renaissance, de l’art de la figuration. A un moment donné, on a parlé de l’art abstrait. Le monde de la création évolue et on n’évolue pas en autarcie. Je fais partie des défenseurs de l’art contemporain tout court. Si l’artiste a une nationalité, l’art pour moi n’a pas d’identité. Iba NDIAYE (Ndlr, peintre franco-sénégalais de regrettée mémoire) disait aux artistes africains, je cite : « Méfiez-vous de ce qui exige de vous d’être Africain avant d’être artistes ». Vu sous cet angle, les artistes ont le droit de s’épanouir et de laisser éclore leur génie créateur. Maintenant est-ce qu’ils opèrent ces choix parce que c’est un peuple en état de créativité chronique comme dirait KI-ZERBO ou bien parce que c’est ce qui se vend le mieux et fait circuler l’artiste ? Partout, il y a des bons, des moyens et des mauvais. Certains le font parce que tout simplement c’est le génie qui les amène là. Le monde évolue. On ne peut pas dire en 2018 qu’on veut créer avec la peinture rupestre. Pour exister, une industrie a besoin de se référer à quelque chose qui existe. Mais, par contre, pour faire une différence, perdurer et résister il faut l’originalité. La frontière est mince entre une œuvre originale en phase avec l’évolution du temps et une œuvre qui est tout simplement une adaptation d’une scène contemporaine.

LMR : Parlons à présent du prix décerné par l’OIF au cours de la cérémonie d’ouverture de la Biennale. On peut estimer sa valeur à quel montant en francs CFA ?

YF : L’OIF subventionne le lauréat pour une résidence de création suivie d’une monographie et d’une exposition générale, tous les frais pris en charge. En fait, nous accompagnons la création de qualité. Cela trouve son fondement dans la formation. Et pour nous, les résidences sont des espaces de confrontation et d’échanges, donc des espaces de formation et de renforcement de capacités. Mais surtout, de renforcement des codes de valeur, des outils et instruments de création. En Afrique, la collecte d’informations sur les artistes et sa mise à leur disposition posent problème. Les catalogues et monographies n’existent presque pas. Mais, comme à la Francophonie, nous ne sommes pas des dictateurs, nous demandons à l’artiste où il veut aller en résidence et avec quel commissaire il veut travailler, et nous payons. Par contre si l’artiste nous dit qu’il ne sait pas trop ce qu’il peut faire, nous nous débrouillons pour lui trouver une résidence de création.

LMR : Au cours de la cérémonie d’ouverture de Dak’Art, un appel a été lancé à l’endroit des chefs des Etats africains pour accompagner le financement de la Biennale Dak’Art. Comment entrevoyez-vous la concrétisation de cet appel ?

 YF : Pour moi, il n’y a pas de fractionnement de principes et de mesures. C’est pourquoi, quand j’ai pris la parole, j’ai dit au président de la République qu’il a été interpellé sur la problématique du financement des événements culturels en Afrique. J’ai ajouté que je l’interpelais aussi sur la mobilité des artistes africains. Au nom de quoi tous les Etats vont participer au financement de Dak’Art, alors que la Côte d’Ivoire finance seul son MASA (Marché des Arts du Spectacle d’Abidjan), le Burkina Faso finance seul son FESPACO (Festival Panafricain du Cinéma et de la télévision de Ouagadougou) ? Il faut plutôt décider d’un financement participatif pour tous ces évènements. Mais, qu’en sera-t-il du FITHEB (Festival International de Théâtre du Bénin) et d’autres petits festivals de la sous région. Il faut donc que les Etats se concertent et qu’ils décident, dans le cadre du financement de l’événement culturel, de prendre en compte les événements majeurs. En ce moment, il faudra aller à fond dans la définition de l’événement culturel majeur. Il ne faudrait pas que ce soit de l’événementiel tout simplement. Il faut que cela soit aussi fondateur, que l’événement puisse impacter son public à l’échelle du créateur et de l’Etat. Là, on pourra hiérarchiser en établissant la catégorie des événements culturels à caractère international et aussi de type nouveau. C’est un travail très pointilleux de catégorisation et de hiérarchisation des événements qu’il faut faire. Il faut bien choisir les événements.

LMR : Pendant la Biennale a eu lieu un colloque des ministres en charge de la culture. Lors de ce colloque, il a été beaucoup plus question de financement innovant en référence au numérique. Quel regard portez-vous sur les conclusions de cette rencontre des ministres ?

YF : En général, les gens ont une façon de comprendre et d’analyser le numérique. C’est un outil pour créer, consommer et vendre. A mon avis, un financement n’est pas innovant parce qu’il provient du numérique. Innover signifie, comme le disait Abdou DIOUF, faire autrement ce que l’on faisait déjà. Les Etats africains financent déjà la culture ; ils doivent changer leur façon de le faire. Il faut mettre en place des comités objectifs et surtout de la transparence dans le financement public à l’échelle des Etats. A l’OIF, c’est un financement public mais il est transparent. Même pour les festivals de cinéma, on a créé une commission qui va choisir ceux qui seront accompagnés cette année. Idem pour la littérature, les arts de la scène. Ce financement innovant commence par la structuration et l’objectivité dans les financements publics que ce soit les Etats ou les organisations internationales. Cela nous permet d’éviter des financements de 2000 euros (Ndrl : environ 1.320.000 FCFA) pour aboutir à ceux de 20.000 euros (Ndrl : environ 13.100.000 FCFA). Si vous donnez 20.000 euros pour deux ans à une personne (qui avait 2000 euros par an), en lui demandant de se structurer, il sera au bout d’un an formé en gestion financière, gestion d’entreprise, en développement de carrière. Et après, on lui envoie un contrôleur ou auditeur qui l’aide à réorienter sa politique. Un an après, il n’a plus besoin de vous. Ça, c’est un financement innovant. L’autre aspect du financement innovant évoqué lors du colloque des ministres de la Culture, c’est la rémunération équitable au titre de la copie privée. Tous les pays qui ont mis en place des sociétés de droits d’auteurs sont en train de prendre cela en compte. Il y a également les droits voisins qui permettent à d’autres ayants droit de gagner de l’argent. Avant, c’était juste l’auteur et le compositeur qui avaient des droits. Maintenant, l’interprète a également des droits. Les droits voisins cumulés à la copie privée aident vraiment à financer la culture. En plus de cela, il y a un aspect que les gens n’évoquent pas souvent. Il s’agit du financement marchant. Pourquoi les entrepreneurs culturels ne se structurent pas pour aller solliciter des crédits bancaires pour travailler ? Le financement marchant doit aussi faire partie du financement innovant. Si on parvient à articuler ces quatre axes, on pourra faire de la culture un métier pour nos territoires et faire de l’économie créative un axe de développement durable.

Propos recueillis par Fortuné SOSSA

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